Chapitre 1 › Page 14

La maladresse

Vincent et Rim durent traverser la moitié de la ville trainés en laisse par ces soldats. Le regard et le jugement des Hommes dans la rue étaient lourds et difficiles à supporter. Ce n’était pas fréquent, même à Lumasarel, de voir des Fourrures se soumettre ainsi aux soldats humains; ce spectacle était la preuve que leur liberté était fragile et ne tenait qu’à un fil.

Ils furent faits prisonniers, et malgré sa détermination à sortir un jour de cette ville pour échapper aux Hommes, Vincent ne sembla pas vouloir leur résister. « On va s’en sortir », disait-il alors qu’ils étaient enchainés.

Quelques heures plus tard, Laurent Vernel se présenta devant eux.

« Vous êtes deux chats, dit-il; les chats sont censés miauler, chasser les souris et ronronner quand on les caresse. Ils ne sont pas censés attaquer les hommes et les femmes; encore moins ceux qui leur ont servi à manger toute leur vie.

— Nous ne sommes pas des chats, grogna Vincent. Nous sommes des Asiyens!

— Des Asiyens mais tout de même des criminels qui ont trahi leurs maitres. » Il s’adressa à Vincent. Celui-ci le considérait avec aversion. « Je suppose que tu fais partie des rebelles qui rôdent dans la ville. Vous vous êtes bien débrouillés pour passer inaperçus tout ce temps. Les attaques et les vols, commis au nom des Fourrures, les fuites, les fugues qu’on rapporte depuis quelques années dans la ville, je suppose que vous êtes liés à tout cela, non? Vous en profitez pour défier les lois pendant que les citoyens commencent à vous craindre, à cause de cette rébellion.

— Qu’est-ce que vous en savez? dit Vincent. Vous ne vous êtes jamais souciés de notre existence jusqu’à aujourd’hui.

— J’en sais qu’il y a une semaine, il y a eu un meurtre en pleine place publique, et pendant le discours de la reine, en plus. La victime s’appelait Carl Mentier. Ça te rappelle quelque chose, ce nom? Selon des proches, il aurait été en possession d’un chat, il y a quelques années, avant qu’on le lui enlève. Un chat semblable qui a été aperçu s’enfuyant des lieux du meurtre…

— Cet homme m’a séquestré pendant trois ans! Trois ans sans voir la lumière du jour. Vous m’avez libéré en faisant semblant de ne pas savoir. Il ne méritait rien de moins!

— J’arrête qui on me dit d’arrêter, dit Laurent. Si vous, les Fourrures, saviez contrôler vos instincts de violence et rester à votre place et faisiez ce qu’on vous dit, comme on vous l’a appris, je n’aurais pas eu à me mêler de vos histoires. » Il fit dos aux prisonniers et marcha lentement. « Regardez votre amie Solly : voilà une fille bien dressée… il suffit qu’on lève la voix un peu fort, et elle accepte de faire tout ce qu’on veut, nous dire tout ce qu’elle sait. Malheureusement, vous n’êtes pas tous comme elle. Certaines Fourrures apprennent vite à rester à leur place… mais d’autres, comme vous, ont besoin de plus de discipline. »

Laurent reparut devant eux avec dans les mains un long fouet, le genre conçu pour la torture et les châtiments corporels et dont l’usage sur les Fourrures était interdit. Sa simple vue suffit à terroriser Vincent : le souffle coupé, soudain blême et tendu, il se recroquevilla contre le mur. Le voyant s’agiter ainsi, Laurent fit claquer le fouet dans les airs, puis Vincent poussa un cri de panique, cacha son visage et éclata en sanglots : « Non, s’il vous plait, dit-il, pas ça, tout sauf ça… »

Ce brusque changement d’attitude fit sourire Laurent.

Bien qu’extrêmement nerveux et inquiet, Rim gardait son calme, se retenant de prononcer un mot de peur d’aggraver son sort. Laurent s’adressa désormais à lui :

« Je savais que tu finirais par devenir un problème, dit-il. Il faut croire que monsieur Martin Lembert ne t’a que trop choyé…

« Vous devriez vous estimer heureux, tous les deux, de n’avoir été que de petits animaux domestiques de quelques excentriques Asiyens. Vous avez été éduqués, savez lire et écrire, avez été nourris et logés toute votre vie. Une bonne partie de la population d’Asiya n’a pas ça. Vous auriez aussi bien pu être vendus à l’étranger : on vous aurait forcés à travailler dans les mines, les champs, ou les forêts, à bâtir les villes, ou bien on vous aurait envoyés à la guerre. Vous ne réalisez pas votre chance! Hélas, ce n’est pas à moi de vous juger; toi en particulier, Rim. Martin était content d’apprendre qu’on t’a retrouvé aussi vite… il savait que son garçon ne pouvait être parti bien loin. »

Il s’en alla sur ces mots.

« Je ne supporte pas une telle honte, murmura Vincent.

— Ce n’est pas grave, répondit Rim.

— Si, c’est très grave. Je pensais que, avec le temps, j’étais devenu suffisamment fort pour pouvoir me défendre, mais je me rends compte que j’ai toujours ces vieux… réflexes… de soumission.

« Tu n’as pas eu le fouet, tu n’imagines pas ta chance. Il te laboure le corps, il t’arrache le poil, il te défait la peau jusqu’à ce qu’elle prenne la couleur de ton sang, et il défait ta volonté… rien qu’à l’entendre, je perds la tête. Il faut éviter le fouet, Rim. Je ne pourrai en prendre davantage. Quitte à tout abandonner, quitte à redevenir un esclave, il faut éviter le fouet à tout prix. »

Vincent tremblait tant il était nerveux et effrayé, et il faisait pitié à voir.

Rim restait impassible, pour le moment, incapable de trouver les mots à dire, les gestes à poser. Penser qu’il eût pu fuir, songea-t-il, était une erreur, et son désir de liberté, qui n’avait duré que quelques heures, était déjà oublié.

Juste de l’autre côté, Martin venait d’arriver pour rencontrer Laurent.

« J’ai entendu un bruit, dit Martin sur un ton de reproche. J’espère que tu ne lui as pas fait mal.

— Non, j’ai voulu leur faire peur, c’est tout, répondit Laurent. Vas-tu avoir besoin de ça? » Il lui tendit son fouet.

« C’est ton truc, ça, dit Martin. Garde-le. Qui c’est, l’autre? C’est Vincent? Pourquoi vous l’avez arrêté? Je ne vous l’ai pas demandé.

— C’est-à-dire, bégaya Cédric Roussel, que comme ils étaient ensemble, et qu’ils se protégeaient, j’ai cru bon de l’emmener lui aussi. En plus, ils sont pareils, à deux, trois poils près…

— Mais je vous ai dit que le mien portait un anneau, et il a même son nom gravé dessus! Comment vous pouvez les confondre?

— Je… je ne les ai pas confondus… et puis ça va aller! La prochaine fois, vous irez le chercher vous-même, et puis, prenez pas la peine de dire merci, hein, s’énerva Cédric.

— Fermez-la! On l’accuse d’avoir tué un homme. Ça tombe bien qu’on l’ait arrêté dans tous les cas », dit Laurent.

Martin s’avança vers les prisonniers en poussant un long soupir d’agacement, ravalant un juron.

« Regarde-moi, garçon », dit-il.

Rim leva péniblement la tête. Son visage était terriblement angoissé.

« Tu dois te douter que je ne suis pas forcément de très bonne humeur, commença Martin. Tu as attaqué ma femme en pleine nuit, puis tu t’es sauvé de moi comme un criminel. Je t’en veux… mais je sais que ça t’est déjà sorti de la tête. Je te connais : la seule chose à laquelle tu penses depuis ce matin, c’est moi. Ce que tu as fait, tu l’as oublié.

« Laurent, détache-le, dit-il.

— Tu es sûr que c’est une bonne idée? dit Laurent.

— Contrairement à toi, je n’ai pas besoin d’un instrument de torture pour me faire respecter. Détache-le tout de suite. »

Étonné et franchement insulté, Laurent s’exécuta; et lorsqu’il fut finalement libre de ses mouvements, Rim se précipita au pied de Martin, à genoux, la tête baissée et le visage en larmes.

« Redresse-toi », dit Martin.

Lorsque Rim leva les yeux, Martin lui tendait un couteau par la lame, l’invitant à s’en emparer. Rim l’empoigna avec beaucoup d’hésitation.

Martin désigna Vincent du regard. « Tue-le. Tranche-lui la gorge.

— Quoi? s’insurgea Vincent.

— Tu n’as pas le droit de faire ça, dit Laurent.

— Tu soutiens qu’il a tué un homme? Asiya n’a jamais été tendre avec les meurtriers. Ne commençons pas. De plus, qui pleurera son départ; n’a-t-il plus de maitre? »

Rim se retourna vers Vincent; aucun des deux ne comprenait ce qui se passait.

« Fais ce que je te dis », insista Martin.

Lorsque Rim fit un pas vers lui, Vincent se mit à paniquer. « Ne l’écoute pas! Tu dois résister! S’il te plait! Ne fais pas ça! Je suis ton ami!

— Je suis désolé », murmura Rim.

Il leva le couteau sur son cou. À ce moment, une femme arriva en courant sur le seuil de la porte.

« Capitaine! La situation est catastrophique, annonça-t-elle.

— Dame Sophia… que se passe-t-il? demanda Laurent.

— Des messagers de Salamey arrivent. Le seigneur est en échec et les soldats ont abandonné le combat. Les Fourrures s’apprêtent à prendre le pouvoir. »

Martin prit rapidement le couteau des mains de Rim et l’éloigna de Vincent. Ce dernier fut soulagé, mais plus que jamais incrédule et confus.

« En si peu de temps? s’énerva Laurent. Vous vous foutez de moi.

— Selon eux, elles ont déjà pris Salem et les citoyens en otage. Le seigneur Mercier demande l’aide de tout le royaume. Le seigneur Trevart veut vous rencontrer tout de suite pour y répondre.

— J’arrive tout de suite », dit Laurent. Il s’adressa à Martin, alors que celui-ci était en train de rattacher son collier à Rim : « Hé bien, c’est tout? Même pas un coup? Rien du tout? Aucune leçon? Comment tu veux qu’il apprenne avec ça?

— Si tu connaissais un peu plus ces animaux, tu saurais que ça ne sert à rien, dit Martin.

— S’il vous plait, capitaine, le seigneur Trevart nous attend, insista Sophia.

— Dis… capitaine, je crois que tu as plus urgent à faire que me parler », continua Martin.

Laurent quitta la salle. Cédric Roussel était planté devant la porte à regarder passer ses supérieurs et à essayer de comprendre la situation.

« Capitaine, je… commença-t-il.

— Vous n’avez pas une ville à surveiller, vous? » lui dit Laurent en passant son chemin.

Martin regardait Rim et avait presque pitié de lui. Jamais il n’avait senti que le chat avait eu aussi honte de lui.

« Alors, tu as quelque chose à dire? demanda-t-il avec exaspération.

— Je suis désolé de m’être sauvé…je ne sais pas si je mérite votre pardon.

— Qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire de toi… » soupira Martin.

Martin rattacha sa laisse à son collier.

« Vous… vous n’allez pas me tuer?

— Bien sûr que non… je t’ai cherché pour te retrouver. Tu vas rentrer avec moi. »

Vincent était toujours retenu et, voyant les autres lui tourner le dos, il s’agita.

« Hé! Ne partez pas sans moi! Détachez-moi, s’il vous plait! »

Martin ne tourna pas la tête, et Rim ne faisait même plus attention à lui.

Cédric intercepta Martin : « Et qu’est-ce que je fais avec l’autre? » demanda-t-il en désignant Vincent.

« Je ne sais pas, dit Martin, c’est vous qui l’avez arrêté… occupez-vous-en; c’est votre boulot, pas le mien. »

Ils disparurent dans le couloir.

« Rim! Ne me laisse pas seul! cria Vincent. Mon dieu, je vais mourir… »