Chapitre 1 › Page 12

La traitrise

Rim et Vincent retournèrent seuls à la planque.

« On ne peut pas empêcher ton maitre de partir à ta recherche, dit Vincent. Mais il y a une solution. Il faut s’enfuir. Ce pays est immense; si nous quittons la ville, il n’a aucune chance de nous retrouver.

— Pourquoi devriez-vous fuir? demanda Rim. Vous êtes libres. C’est moi qu’il cherche.

— Je ne peux pas te laisser seul, tu ne t’en sortiras jamais. Nous pouvons nous rendre à Salamey; c’est là que je suis né moi aussi. Les humains fuient Salamey et les Asiyens qui sont libres y immigrent tous. Nous serons en compagnie des nôtres, et nous serons protégés.

— Si Salamey est si bien, pourquoi n’y êtes-vous pas allé?

— Élaine et son groupe se sont donné pour mission d’aider les esclaves de Lumasarel à s’affranchir de leur maitre et à les faire sortir. C’est grâce à elle si je suis libre aujourd’hui. Il y a deux ans j’étais encore tenu en laisse. Mais là, la situation est différente. Les gens en ville commencent à la connaitre, et à nous connaitre nous, les Fourrures du quartier est. Nous sommes les deux seuls chats dans toute la ville. Si Martin Lembert se lance à ta recherche, je suis en danger moi aussi, car vois-tu, j’ai commis un crime très grave, et je suis moi aussi recherché.

« J’ignore à quel point Martin sera déterminé à te retrouver. S’il se met à nous poursuivre jusque-là, il n’y a qu’une solution, que tu n’aimeras pas : il faudra le tuer.

— Quoi!

— Ce sera seulement en dernier recours, s’empressa d’ajouter Vincent. Tu prendras le temps qu’il te faut pour te préparer, mais c’est possible qu’on n’ait pas le choix. Ou bien on se rend, ou bien on l’affronte jusqu’au bout. C’est difficile, mais faisable. Je l’ai fait, moi. C’est pour ça qu’on me recherche, et que je dois partir moi aussi. »

Rim s’énerva : « Tu as perdu la tête? Trahir mon maitre ainsi, après ce qu’il a fait pour moi, je ne me le pardonnerais jamais. Je l’aime. Je ne pourrai pas lui faire mal. »

Vincent prit Rim par la main en le regardant dans les yeux.

« Si tu ne le tues pas toi-même, dit-il, c’est lui qui te tuera. Ce n’est pas de la trahison, c’est de la survie.

— Il ne me tuera pas, s’obstina Rim. Il m’aime. Je l’ai entendu le dire, une fois… je compte pour lui.

— Après ce que tu lui as fait, tu crois vraiment qu’il va te laisser en vie? Il a dit qu’il te ferait payer. Imagine un peu ce qu’il est capable de te faire. »

Rim se savait dans l’erreur, mais il refusait de l’avouer; même si sa vie en dépendait, il ne pourrait se résoudre à faire du mal à l’homme qui l’a dressé… même si cela signifiait signer son arrêt de mort.

« On va attendre que les autres reviennent. Dès ce soir, on quitte la cité vers le sud. »

Rim était perturbé par les changements qui s’amorçaient dans sa vie et la vitesse à laquelle la situation semblait se dégrader. Soudainement, tout bougeait beaucoup trop vite autour de lui.

« Si tôt? dit-il, la voix tremblotante.

— On n’a pas le choix. Si on traine, ils vont nous trouver. »

Pendant une heure, Rim exprima son angoisse et sa honte en partageant avec Vincent les moments heureux et malheureux de son dressage, des souvenirs qu’il avait de son enfance. Il pleura lorsqu’il tenta d’imaginer son futur.

Tout à coup, Tanny arriva en courant et ouvrit violemment la porte.

« C’est la merde, les gars! Faut foutre le camp! dit-elle, paniquée.

— Qu’est-ce qui se passe? dit Vincent.

— C’est Solly! Cette salope, elle vous a balancés à la garde! Ils vous cherchent tous les deux, ils savent que vous êtes ici!

— Quoi? Mais je croyais qu’elle était de notre côté! » s’énerva Vincent.

Tanny jeta un rapide coup d’œil à sa gauche et vit un groupe d’hommes s’engager dans l’allée.

« C’est le gros Roussel! Ils arrivent, grouillez-vous! » dit-elle. Elle s’en fut.

« Dépêche-toi! On sort d’ici! » dit Vincent à Rim.

Comme ils se dirigèrent vers la porte, deux gardes passèrent devant eux en courant à la poursuite de Tanny en lui ordonnant de s’arrêter.

Alors, les quatre autres hommes entrèrent dans la pièce et ils furent pris au piège.

Cédric Roussel dirigeait le groupe.

« Eh bien, belle petite cachette que vous avez trouvée, les chatons, dit-il, regardant autour de lui la cabane sombre et crasseuse. On jurerait que personne n’est venu ici depuis des lustres, si on oublie les poils.

— C’est lequel, celui qu’on cherche? demanda l’un des gardes.

— Le plus grand, je crois. Rim Lembert? Il devait mesurer un mètre trente… ou quarante… oh, on s’en fout; emmenez-les tous les deux, ça fera aussi bien.

— Vous n’avez pas le droit de m’arrêter! dit Vincent. Vous n’avez rien à me reprocher!

— T’inquiète pas, on trouvera bien quelque chose assez rapidement.

« Tu t’es mis dans la merde jusque-là, mon garçon, j’espère que tu t’en rends compte », dit-il à Rim. Il s’adressa ensuite à ses hommes : « Eh bien, ça s’est passé plutôt vite, finalement. Beau travail, les gars. Emmenez-les; on va tout de suite faire savoir au capitaine qu’on a trouvé son fugitif. »